vendredi 21 juin 2013

L'état de détresse acquise

Soumis à nos lubies les plus folles, dressés par le biais de méthodes coercitives, non respectés dans leur être et leur identité, nombre de chiens apprennent, dans la douleur, qu’il ne sert à rien de lutter : ils sont en état de détresse acquise, une forme de dépression dont, malheureusement, l’on ne parle guère.
Martin Seligman, chercheur en psychologie, professeur à l’université de Pennsylvanie, formula à la fin des années 60 sa théorie de l’impuissance apprise (learned helpness), depuis largement adoptée par la communauté scientifique internationale. A l’aide d’expériences menées sur des chiens, il démontra qu’un individu, humain ou animal, placé dans l’incapacité de contrôler les événements survenant dans son environnement, adopte une attitude résignée et passive. On la dit « apprise » car, même si l’individu a ensuite la possibilité d’agir sur ce qui lui arrive, il reste sans rien faire, comme anesthésie, sidéré.
L’expérience de Seligman (et de son équipe) fut la suivante : il soumit des chiens entravés à des chocs électriques. Les chiens pleurèrent, hurlèrent, tentèrent d’échapper à leur sort. Puis ils renoncèrent et se couchèrent au sol, manifestant des symptômes semblables à ceux de la dépression humaine. Lorsque Seligman les laissa libres de pouvoir s’échapper, il s’aperçut que les chiens ne tentaient plus de fuir la douleur : ils avaient appris à l’accepter avec résignation.
De nombreuses espèces sont concernées par l’impuissance acquise : il n’y a qu’à penser à cette célèbre scène de « L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux » lorsque, vaincu et rompu, le cheval ploie l’échine devant son bourreau « chuchoteur ». L’être humain, lui aussi, peut, suite à des traumatismes, du stress ou des situations répétées de double contrainte, perdre sa capacité à rebondir, à s’adapter. Il subit alors anxiété, apathie, dépression, perte de motivation, parfois de manière irréversible. L’actualité de ces dernières années fournit en nombre des exemples de ces désespoirs parfois mortels.
Des états de détresse acquise plus nombreux qu’on ne le pense
Les états de détresse acquise sont plus fréquents qu’on ne l’imagine chez nos chiens de compagnie, forcés de mille manières à se plier à notre volonté : attachés en bout de chaîne, enfermés toute la journée, dressés à l’aide de méthodes irrespectueuses, violentes et coercitives, affublés de colliers anti-aboiement (électriques ou à citronnelle)… autant de situations auxquelles ils ne peuvent pas se soustraire et qui, de fait, les plongent dans la résignation la plus profonde qu’à tort, nous prenons pour un apprentissage positif, du bon tempérament ou du « simple » conditionnement.
Prenons l’exemple du collier anti-aboiements : le chien ne peut pas fuir les décharges puisqu’il a en permanence le boîtier attaché au cou. Et dès qu’il vocalise (comportement naturel pour lui, rappelons-le !, parfois même, de surcroît, encouragé dans certaines circonstances), il se voit délivrer une décharge (électrique ou odorante) à laquelle, inévitablement, il ne peut rien comprendre. Il va peut-être apprendre à se taire, mais au prix de quelle souffrance psychique ? Certes, le comportement gênant aura disparu, mais pourquoi ? Tout simplement parce que le chien aura appris qu’il ne sert à rien de résister.
L’on peut aussi citer ces chiens d’exposition, bêtes à concours laquées, talquées, brossées, pomponnées, parfumées, parfois même colorées, et qui, une fois sur le ring de beauté, sont saisis de part et d’autre du corps, une main sur le museau, une main pour redresser la queue à la verticale, mis et remis en place malgré le bruit et la chaleur : n’ont-ils pas, eux aussi, fait l’apprentissage que rien ne sert de se défendre ? Ces chiens apparemment si dociles sont, en fait, en état de détresse acquise : ils ont capitulé…
Que voulons-nous pour nos chiens ?
Est-ce réellement ce que nous voulons pour nos chiens que, par ailleurs, nous disons chérir de tout notre cœur ? Aimer, n'est-ce pas respecter l’autre dans son identité propre, dans sa différence? N'est-ce pas apprendre à le connaître pour ne pas lui demander plus que ce qu’il peut donner ? Aimer, c’est aussi ne plus vouloir, à tout prix, un compagnon parfait, mais plutôt  un compagnon heureux et équilibré. C’est ne pas le forcer à subir nos mille fantaisies coûte que coûte, mais accepter qu’il soit un chien, et non pas un substitut d’humain. Un chien qui exprime son désir, qui réagit, qui interagit, et qui nous « dit » parfois, à sa manière, que ce qu’on lui demande ne lui plaît pas. A nous de tolérer de n’avoir pas systématiquement gain de cause. Et de viser sa coopération et sa collaboration plutôt que sa « soumission ».
 
 
Cesar Millan, l'un des «pros» de l'état de détresse acquise chez le chien
Ainsi avec Jonbee...
 

19 commentaires:

  1. MERCI. En France, nous avons aussi notre pro célèbre de la "détresse acquise" : Franck Philips (qui a fait son beurre en passant à 30 millions d'amis il y a quelques années déjà!)... Malheureusement, comme vous le dites si bien, les résultats (attendus par l'humain, à savoir arrêt du comportement gênant) sont souvent au rendez-vous... du moins sur le court terme... Puisqu'on s'aperçoit plus tard que le chien est incapable ensuite de proposer des réponses adaptées aux stimuli (j'ai eu le cas d'un chien présentant un réel syndrome autistique). Voilà pourquoi, quand on essaie d'apprendre à certains "grands dresseurs" que leurs méthodes (collier à pointes autour du ventre, collier électrique, coups, strangulation, privation de nourriture etc.) sont à la fois barbares et contre-productives, on s'entend répondre en choeur par les "professionnels" et leurs clients compétiteurs : "Il n'y a que le résultat qui compte!". Ce jour-la, je me suis inclinée, j'ai juste répondu "Face à cet argument, je n'ai plus rien à avancer car, en ce qui me concerne, mon chien compte bien plus que le résultat". Pour la petite histoire, malgré deux plaintes pour maltraitance et plusieurs contrôles de la DSV, ces "grands dresseurs" exercent toujours...

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    1. Merci beaucoup pour votre témoignage.
      J'ai volontairement parlé de Cesar Millan et pas de dresseurs français ;-) Mais les partisans de ces méthodes, ici ou dans d'autres régions du globe, se valent tous.
      J'aimerais bien avoir d'autres témoignages comme le vôtre, qu'on se rende bien compte que la détresse acquise est non seulement une réalité, mais aussi, et surtout, une réalité bien plus répandue qu'on ne veut bien le dire.

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    3. Ou comment créer le chien-roi ...
      Voyez ce qu'il advient des enfants-roi, sans limites, sans règles, sans cadre, super, parfait ...
      Dommage, cet article commençait bien :-)

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    4. Je suis loin d'etre d'accord avec votre commentaire. Un enfant, comme un chien, ça peut s'éduquer sans coups et en ayant un comportement positif.
      Mais on parle d'éducation donc d'un processus qui demande du travail et du temps, ce que les gens maintenant ne veulent plus donner : tout doit etre immédiat ! c'est la société de consommation ....

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    5. Mais pourquoi parlez vous de coups ??? Des limites, des règles, un cadre, pour vous c'est des coups ???????
      C'est anti-positif de donner un cadre à un enfant ? à un chien ?
      Dans que drôle de monde vivons nous .... C'est bien triste ..... :-(

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    6. Le top de l'abruti c'est HP...
      En plus il publie ses films de maltraitance prouvant qu'il est un GRAAANND DRESSSEUUUR...
      Pov type.

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    7. Tiens l'anonymat d'un pleutre . C'est drôle car l'abruti HP a tant de bons résultats, qu'il y a un monde fou qui le suit. Et qui dit résultats durables et en plus dans le respect du chien ,dit énormément de clients.Pour le moment c'est peut ètre le Top de l'abruti mais le mème abruti est au top des résultats. Ca ennuie , mais c'est comme ça .Faut faire avec.Tombez pas en detresse acquise hein , c'est irreversible. Cordialement HP

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  4. Un article qui dérange et qui j'espère va donner matière à réfléchir à tous ceux qui sont fiers de savoir "dresser les chiens"

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    1. Ou comment créer le chien-roi ...
      Voyez ce qu'il advient des enfants-roi, sans limites, sans règles, sans cadre, super, parfait ...
      Dommage, cet article commençait bien :-)

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    2. ne pas confondre la mal-éducation et le respect , on peut éduquer sans forcement passer par la peur ou la réprimande.

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    3. Des règles, des limites, un cadre = de la peur et des réprimandes ??????
      Ben mince alors ...
      Je comprend mieux les problèmes de notre société en lisant tout ça ... :-(

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  5. Dans mon article, il n'est pas question d'absence de règles ou d'absence de cadre, je ne vois pas ce qui vous permet de lancer une telle affirmation : il est juste question des risques à employer des méthodes coerctives. La vidéo de Jonbee fait une dizaine de minutes, c'est assez pour se rendre compte de ce qu'on fait subir à ce pauvre chien. Si vous lisez mes autres articles, vous verrez qu'en tant que comportementaliste, je prône au contraire la mise en place d'un cadre de vie, de règles, logiques, compréhensibles, et convenablement expliquées au chien. La punition sanctionne, elle n'apprend pas à bien se comporter. Frapper, crier, violenter ne sert à rien : il est maintenant prouvé que l'animal apprend mieux en étant acteur de son apprentissage plutôt qu'en étant tout le temps sous pression. Que mon article vous déplaise soit, tout le monde n'ets pas pêt à entendre qu'on peut éduquer sans maltraiter, mais ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit ou écrit.

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    1. J'aime bien votre article, c'est juste le dernier paragraphe qui m'ennuie ...
      J'ai lu vos autres articles et comprend mieux votre message, auquel j'adhère totalement !
      Ne me faites pas non plus dire ce que je n'ai pas dit : Je suis absolument contre toute forme de violence sur un animal quel qu'il soit, je ne dis pas plus qu'il faut punir, frapper ou encore crier !!
      J'en suis à milles lieues !
      C'est juste que la façon dont le dernier paragraphe est tourné me laisse perplexe avec pour exemple la vidéo que vous avez mise : Jonbee était condamné par tous les professionnels qui l'ont vu avant Millan ... Alors peut-être que la chance de vivre encore que ce Mexicain lui a offert est sujet à critique, je ne le conteste pas !!
      Mais il est le seul qui a essayé de faire quelque chose pour ce chien ...
      Je connais Millan, je connais l'histoire de Jonbee, je suis vraiment navrée de vous apprendre que même s'il n'est pas plus parfait que vous et moi, il fait de très bonnes choses, des erreurs certainement, mais il sauve des chiens en extrême souffrance, encore faut-il le savoir avant de l'incriminer .....

      Ce soucis n'existerait pas si les gens faisaient appel AVANT que les cas soient si extrêmes :-(

      Et vous savez, lorsque vous publiez un article, c'est super que plein de gens l'approuvent à 100%, mais c'est dommage que ceux qui sont moins d'accords ne puissent le dire sans se faire rabrouer ...

      Bonne continuation,
      Je ne commenterais plus, promis !!

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  6. Je trouve cet article intéressant ainsi que vos commentaires. Pour ma part, j'ai 4 yorks souvent appelés chiens chiens à sa mémère, catalogués d'aboyeurs, etc... J'attache beaucoup d'importance à leur éducation afin de pouvoir les emmener partout et que les personnes qui viennent à la maison ne se sentent pas envahis. Tout le monde s'accorde à dire que mes chiens sont bien éduqués, gentils, calmes... Ce résultat a été obtenu avec : patience, amour, calme et persévérance. Pourtant, ils sont tous différents de caractère. J'ai juste adapté mon éducation à leur personnalité respective. Tout ne s'est pas fait en un jour... Pour certains comportements indésirables comme le marquage, la malpropreté de deux d'entre eux, j'ai mis des mois à régler le problème mais tout s'est fait en douceur et maintenant c'est un réel bonheur de vivre ensemble. Frapper, hurler ne résous rien. Le comportement peut disparaître mais quelle relation crée-t-on avec son animal ?

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  7. Bonjour,
    Moi ce qui me gêne dans tous ces articles c'est les critiques des différentes méthodes ! entre les "comportementalistes" et les "éducateurs canins", c'est à celui qui aura la meilleure méthode !!! mais existe t-il une méthode ???
    Moi ce que je peux constater c'est que tout est toujours plus facile quand on a à faire à des animaux équilibrés ! Mais dès que l'on a à faire à des chiens à problèmes, il y a déjà beaucoup moins de "pros" capables !!!
    On le remarque dans toutes les disciplines, et bien souvent les pratiquants choisissent la race de leur chien en fonction de la discipline qu'ils vont faire c'est tellement plus facile .... alors on mettra de côté les chiens peureux, agressifs etc ...
    Et les critiques sur Cesar Millan ... je ne le connais que par les émissions diffusées à la télévision, et ce que j'en vois c'est qu'il sauve des chiens avec "ses méthodes" tellement critiquées !!! mais vaut-il mieux utiliser une méthode qui vous déplaise et sauver un chien de l'euthanasie ou alors le laisser mourir seul derrière ses barreaux ??

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  8. Le problème c'est qu'il passe à la TV. Comme si ca pouvait donner un gage de sérieux, les gens avalent. CM n'a aucun diplôme et sa "méthode" est en contradiction avec les recherches menées en sciences de l'apprentissage et de la modification du comportement. Un rat, une poule, un dauphin ou un chien apprennent de la même façon, au moyen de techniques toujours basées sur la récompense. L'autorité dans la voix ralentit la bonne réponse et les progrès du chien. Tout cela a été expérimenté testé. Les chiens difficiles ont précisément besoin d'une Education très fine. Cm fabrique des bombes à retardement quand il ne casse pas les chiens. Personnellement je pense qu'il vraiment le faire exprès pour rendre un chien irritable. L'ignorance humaine est le pire ennemi du chien.

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